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Egon Schiele, entre enfer et passion, un maître de l’expressionnisme

15 décembre 2018

«Tôt ou tard, il émergera une foi en mes tableaux, mes écrits, mes mots qui sont rares mais que j’espère solides. Mes actuels tableaux ne sont sans doute que des avant-propos, je ne sais pas, de l’un à l’autre je suis si insatisfait (…) je suis devenu initié, je fais vite le compte, j’ai observé chaque énigme et tenté de l’appréhender»  Egon Schiele

Les Débuts

Né le 12 juin 1890 à Tulln an der Donau au nord-ouest de Vienne, Egon Schiele connaît une enfance à l’équilibre fragilisé, il grandit aux côtés de ses deux soeurs Mélanie et Gerti mais sa mère Marie Schiele accouche d’un garçon mort-né en 1881 et perd une de ses filles Elvira en 1883; un équilibre familial ébranlé à nouveau lorsque son père contracte une syphilis qu’il refuse de soigner et meurt en 1905. Des drames qui vont indubitablement influencer son oeuvre plus tard, (Egon Schiele Tote Mutter 1910) est un tableau qui dépeint la souffrance d’une mère dont l’enfant n’a jamais vu le jour…

Une enfance de souffrance mais qui est aussi marquée par un intérêt particulier pour le dessin auquel il s’exerce régulièrement. À la mort de son père, il est placé sous la tutelle de son oncle, qui essaye en vain de l’orienter, à l’image de son défunt père dans une carrière dans les chemins de fer. Il décide avec le soutien de sa mère, d’intégrer en 1906 l’académie des Beaux-Arts de Vienne pour y apprendre la peinture. Lassé d’un académisme conservateur et non conforme à sa vision, il finit par s’en aller.

Il fonde en compagnie de quelques amis rencontrés à l’académie le groupe Neukunstgruppe proclamant un nouvel art, remarqué à l’époque par certains critiques d’art dont Arthur Roessier. Il rencontre, au même moment où il découvre à travers la Sécession viennoise, un art différent, plus proche de lui, de ses convictions, celui qui sera son maitre, Gustav Klimt, il est alors âgé de 17 ans et Klimt en a 45, une admiration réciproque et un lien d’amitié se noue entre les deux. D’autres influences participent à la modélisation du style de Schiele, de Van Gogh à Holder en passant par Munch avec qui son oeuvre résonne en particulier. 

Entre succès et controverse 

Influencé par Klimt, il reste un moment proche de la sécession mais finit par se distancer et construit peu à peu son indépendance, il peint des autoportraits que la critique ne feint pas d’apprécier, peu reconnaissent alors son talent. 

En 1911, une sulfureuse figure féminine fait son entrée dans sa vie, Wally Neuzille qui a été le modèle de Klimt et deviendra celle d’Egon Schiele et sa campagne également. Ils s’installent près de vienne où l’artiste n’est pas bien accueilli à cause de sa réputation. Ses desseins érotiques lui valent de fausses accusations de détournement de mineurs, ce qui le conduira en 1912, à purger une peine d’une vingtaine de jours en prison pour outrage aux moeurs et pour avoir exposé ses desseins dans des lieux fréquentés par des enfants. Plusieurs de ses nus sont interdit à l’exposition et on évoquera l’un des plus provocants et le plus connu à l’époque, le cardinal et la religieuse, un hommage expressionniste à son modèle spirituel Klimt pour son Baiser. Il finit par rompre avec Wally et prolonge son travail au sein d’un studio à Vienne jusqu’à 1912. 

Le succès ne tarde pas à venir à lui, bien qu’éphémère de son vivant, vers les années 1913, 1914, sa renommée devient européenne, il participe à des expositions prestigieuses à travers l’Europe, Paris, Rome, Bruxelles, Budapest, Berlin, Munich… il apprend durant un été la gravure sous bois mais préfère se consacrer au dessin et à la peinture, techniques plus rapides et spontanées, il écrit des poèmes qui seront publiés, il se construit un nom. 

Il se lie d’amitié avec deux soeurs voisinant son atelier de la Heitzingerstrasse et finit par épouser l’une d’entre elles, Edith Harms en 1915, laquelle sera emportée par la grippe espagnole en 1918 de même qu’Egon Schiele trois jours plus tard, à l’âge de vingt-huit ans.

Un rapport à la mort et à l’érotisme 

L’oeuvre d’Egon Schiele est à mon sens indéniablement troublante, de son trait écorché et vif jusqu’à un réalisme symbolique qui nous rappelle la sécession viennoise, il pousse à une quête perpétuelle d’un intérieur fragmenté au tourment. 

Sur une palette qui regroupe environ 300 peintures et 3000 dessins hors gravures et lithographies, Egon Schiele nous présente sous des traits marqués, parfois violents, une connaissance peu commune du corps humain. Des poses complexes représentant un strabisme exceptionnellement poussé surtout dans ses autoportraits, ce que la critique a souvent attribué à la signification ironique de son nom, « Schielen signifie en allemand Loucher »

En 1911, plusieurs de ses nus où il traite particulièrement de la masturbation féminine livrent un érotisme qu’on pourrait qualifier de pornographique encore aujourd’hui, (Eros) dépeint dans un pathétique qui se dédouble à une posture abandonnée à la douleur, une masturbation misérable où il n’ya aucunement espoir et nulle jouissance. 

Un autre thème qui se greffe à l’oeuvre de Schiele est la mort, souvent liée à l’amour tout comme dans l’œuvre de Munch, on pense notamment à (la mère morte ,1910) un thème qui se familiarise et se cristallise dans l’univers d’Egon Schiele, et ce thème on le retrouvera bien après dans un rappel fulgurant du réalisme fantastique si caractériel de l’Ecole de Vienne, qui sera fondée par Ernst Fuch et qui suivra les traces de Klimt, Schiele et Dali, explorant les idées symbolistes, érotiques et allégoriques. Une allégorie qu’on retrouve sans cesse dans les titres des tableaux de Schiele (Agonie, Résurrection…) mais également dans ses écrits. 

Il confie dans une lettre à son ami, le peintre Anton Peschka, son désarroi et sa solitude dans une souffrance incomprise par ses proches  « Je ne sais pas s’il y a quelqu’un au monde qui se souvienne avec cette mélancolie de mon noble père ; je ne sais pas si quelqu’un comprend pourquoi je cherche justement ces endroits où fut mon père, où je puis éprouver cette douleur  volontairement pendant des heures entières. Je crois à l’immortalité de tous les êtres, je crois qu’un corps n’est qu’une parure, le souvenir, plus ou moins emmêlé, je le porte en moi – Pourquoi je peins des tombes et beaucoup de choses semblables ? – parce que tout ça continue à vivre au plus profond de moi-même.» Article de Zoe Blathus. 

Une conjuration de la mort par allégories au fil de ses toiles, dans des couleurs verdâtres, qui mettent en scène des corps tourmentés, pliés par la douleur et qui génèrent un malaise profond et d’autres fois dans un vide où la chair s’estompe, elle est mise à nu dans toute sa complexité, une chair dépouillée, et ce dépouillement le différencie de son modèle Klimt. Se rencontrent également la mort et l’érotisme dans un point qui culmine le voyeurisme dans la Jeune femme morte. 

Une violence qui sera tempérée par sa relation avec sa campagne Harms adoucissant un érotisme qui pousse souvent Schiele à osciller entre peurs existentielles d’une douleur agonisante et l’envie d’une perte, d’un abandon pur et entier à ses pulsions. 

Parcours d’oeuvres 

Autoportrait, Egon Schiele
Fille aux cheveux Noirs, 1910
Femme à demi nue assise avec chapeau et bas mauves, 1910
le Cardinal et la Nonne, 1912
Agonie, 1912
La danseuse, 1913
La famille, 1918

Jusqu’au 14 janvier 2019, vous avez la possibilité d’admirer une rétrospective exceptionnelle de l’artiste viennois à la Fondation Louis Vuitton. Clickez sur ce lien pour être redirigé vers le site de FLV afin d’obtenir les détails sur les horaires ainsi que les tarifs pour l’exposition.    Je vous recommande à tous d’y faire un tour ! 

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