Book Review

Houellebecq et les femmes

9 mars 2019

« C’est un monde un peu gluant, un peu glauque, mais ça respire quand même » disait Laure Adler à la sortie du premier roman de Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte.

Avec son dernier roman en date, Sérotonine, Michel Houellebecq signe le roman du chagrin et du regret par excellence, dans une civilisation qui s’éteint peu à peu et régurgite la fumée de ceux qui s’y frottent de trop près…« Sérotonine est un grand miroir brandi devant notre monde : et son reflet nous fait peur» LE SOIR

De tous ses personnages, celui de Sérotonine est sans doute le plus poignant, le héros Florent Claude, un quadragénaire dépressif, solitaire et bourré aux antidépresseurs, décide de tout plaquer après avoir découvert que  sa compagne japonaise yuzu se livre à des ébats sexuels avec des animaux, une scène qui choque suivi de propos tout aussi provocants, quelques pages plus loin « On se retrouvait en permanence dans une situation de choix ouvert entre les trois trous, combien de femmes peuvent-elles en dire autant ? Et en même temps comment les considérer comme femmes, ces femmes qui ne peuvent en dire autant ?» ce personnage fuit son quotidien pour partir à la recherche de son passé, à la quête de la femme perdue, de manière insensée et dessine la première étincelle d’espoir aussi mince que vrai dans le livre, il part à la recherche de la seule femme qui l’ait jamais  aimé, « je suis Camille » lui dit-elle et là le temps s’arrête, la phrase le marque, tout autant que la femme qui sera, le seul amour de sa vie.                                                       

Les femmes et le sexe sont  des thèmes récurrents dans tous les livres de Houellebecq, une thématique qui dépeint l’idéal décadent du XXIe siècle,  un quotidien cru qui dérange et divise, et qui se pense à gouttes mesurées, selon moi, il faut prendre le temps avant d’enjamber un cheval féministe pour s’exclamer sur des descriptions vaginales dérangeantes ou des paroles vexantes d’un « personnage littéraire fictif  », de bien considérer le fait qu’un écrivain, part du principe d’écrire un livre pour transmettre un message, et ce message se délivre parfois à travers la construction de personnages qui reflètent ce que la généralité pense tout bas mais refuse d’admettre tout haut ou ce que la plupart déclarent « choquante » une réalité, qui pourtant se déroule sous nos propres yeux chaque jour. Abordons à présent l’ingrédient star, celui qui s’ajoute à chacune des recettes houellebecquiennes: la misère sexuelle. Beaucoup de personnes, à travers les 42 langues dans lesquelles cet auteur est traduit, décrètent avec acharnement leur haine pour l’auteur, pour qui  la femme n’est représentée qu’à travers le sexe, comme un simple objet dévalorisé. 

Houellebecq misogyne ou simplement provocateur ? Il y a quelques clés qui permettent de faciliter la compréhension de l’oeuvre de Houellebecq et ce n’est vraiment pas compliqué lorsqu’on y pense, il suffit de concevoir cette idée que Houellebecq, à l’écriture de ses romans, part d’une idée: celle de la représentation d’un libéralisme économique et sexuel où la compétence malsaine en société est exacerbée, et représente l’idéologie du monde que l’on subit de nos jours, où l’autre (le partenaire ou l’interlocuteur)  est considéré comme une marchandise, où le sexe n’est ni valorisé ni romancé mais plutôt tarifé, minable et subsiste comme seul moyen de survie pour ses personnages qui se confrontent à une solitude morbide, un mal-être profond et qui recherchent une sorte de conformité conjugale, ou au contraire de déchéance dans leurs actes sexuels, quelles que soient les scènes décrites. Une autre clé de compréhension pour les propos et thématiques de Houellebecq se situe à un niveau plus personnel qu’il relate dans un essai autobiographique «  lorsque j’étais enfant, ma mère ne m’a suffisamment  bercé, caressé, cajolé, elle n’a simplement pas été suffisamment tendre, c’est tout, et ça explique le reste, et l’intégralité de ma personnalité peut-être » alors évidemment, il ne s’agit pas ici de justifier des propos misogynes, les remarques dégradantes perpétuelles sur les femmes quadragénaires (mal aimées, seules et non bandantes), en  évoquant une filiation maternelle soldée d’échec, mais il est évident que pour Houellebecq, les relations humaines sont vouées à l’éphémère, l’univers de la déliaison humaine est parfaitement bien représenté à travers les innombrables échecs amoureux, relationnels, et/ou échanges simplement humains entre ses personnages. Selon lui, les relations humaines s’échenillent progressivement avant de s’évanouir et de tomber dans l’oubli, les parents qui restent alors le seul réceptacle de durabilité  dans tout ce vacarme ont finit par céder eux aussi, par conséquent, la génération précédente aurait, selon Houellebecq, brisé le cycle pour fonder et nourrir l’individualisme contemporain que nous expérimentons aujourd’hui, plus particulièrement à travers les grandes villes, l’industrialisation détruit le peu de proximité que deux êtres peuvent espérer avoir et le sexe et/ou l’amour se donnent dans la perte, voir dans l’inappétence. 

Il reste cependant véridique que sa vision de la femme est extrêmement dépassée, il ne fait pas exister les femmes comme sujets existentiels mais uniquement à travers l’idée du sexe, la réalisation de son court métrage érotique « la rivière » était  d’une nullité vraiment exaspérante selon moi, pas du tout à la hauteur de sa pensée, pourtant très intéressante, il met en scène une ile où il n’y a que des femmes, nues et toutes lesbiennes, il donne l’impression d’être un vieux insatisfait qui essaye de faire bander d’autres petits vieux insatisfaits, sans trop y arriver lui-même, et ce côté bas étage du fantasme est très décevant. Je ne suis pas non plus une grande fan de ses opinions politiques ou religieuses, qui semblent sortir tout droit d’un vieux film des années 1950 mais ça, c’est un autre sujet ! 

Néanmoins, je pense qu’il y a à travers ses écrits, un côté bienveillant, qui a envie de dire une vérité pour protéger  les femmes de cette peur existentielle permanente qui accompagne leur horloge biologique, il prédit une simple vérité, que j’ai toujours constatée à travers mes interactions sociales avec des femmes plus âgées, moins âgées ou entre les deux. Et je pense qu’il faut essayer de voir ce côté moins sibyllin de sa personne pour réussir à aimer ses histoires. Et souvent, à travers ses personnages éponymes, qui s’entrecroisent avec sa propre vie,  on se rend à l’évidence qu’il y a tout de même une envie de croire à quelque chose, à un amour qui arrête le temps et un bonheur qui se fige dans la mémoire ou dans une île…« Et l’ amour, où tout est facile, où tout est donné dans l’ instant; Il existe au milieu du temps, la possibilité d’ une île. » Disait Houellebecq dans ‘La Possibilité d’une île’ (2005), 

Sérotonine, son septième roman, paru en Janvier, relève le niveau, il nous livre une obsession de la société occidentale contemporaine où on virevolte de la beauté à la laideur, du personnage principal typiquement houllebecquien à son meilleur ami agriculteur aristocrate, on se retrouve dans un univers où l’alcoolisme et la solitude pointent leur nez aussi souvent que le narrateur s’acharne sur l’embourgeoisement des villes, sur les Parisiens « écoresponsables », la société, Dieu… il décrit une France qui « piétine ses traditions, banalise ses villes, détruit ses campagnes au bord de la révolte. » c’est un véritable voyage dans la réalité, aussi dure soit-elle, elle donne envie de s’y plonger car c’est la nôtre. Celle que l’on voit dans la rue, celle qui dirige le monde, celle qui est au coeur de la vie de son héros Florent Claude, ingénieur agronome qui se dépatouille dans sa misère pour trouver un sens à sa vie, après avoir essuyé l’échec de ses espoirs de jeunesse. 

À mon sens, il n’y a pas d’écrivain qui possède plus de tranchant et qui décrit avec une perspective aussi acerbe que réaliste, les rouages de notre société contemporaine, il représente pour moi l’influence majeure de la pensée contemporaine française et Sérotonine est probablement l’un de ses meilleurs romans à ce jour. Un véritable Bukowski à la française 😉 

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