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Le Nu par Bonnard

29 octobre 2018

Connu pour peindre des intérieurs baignés de lumière, des natures mortes rappelant le pinceau de Monet, mais surtout des nus. Des nus intenses au milieu de toiles luxuriantes, Pierre Bonnard est un peintre post impressionniste, d’origine française, né le 3 octobre 1867 à Fontenay aux Roses. Issu de la bourgeoisie mais d’un esprit modeste et très bohème, pierre Bonnard faisait partie du groupe Nabis; qui signifie en hébreu prophète, ‘prophètes de l’art Gauguin’, faisant écho à l’avant garde du Nabisme, un mouvement postimpressionniste de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle. Il a joué un rôle central parmi le groupe des Nabis qui compte également Paul Sérusier, Ranson ou encore Maurice Denis.

Vers les années 1887 et 1900, c’est une période riche de succès pour Bonnard, il est reconnu et sans pour autant nier son admiration pour le travail des impressionnistes, participe à des projets collectifs entouré de ses fidèles amis, Vuillard et Ker-Xavier Roussel au sein du groupe Nabis, soutenu à l’époque par La Revue Blanche, une grande revue artistique à laquelle les plus grands écrivains et artistes de l’époque ont participé, elle a été fondée par les trois frères Natanson, «Elle promeut les peintres nabis, les néo-impressionnistes et l’Art nouveau, anticipe le fauvisme, le futurisme et les arts premiers. Toulouse-Lautrec, Bonnard, Vuillard, Vallotton, Hermann-Paul, Cappiello illustrent les articles de la revue et les ouvrages publiés par ses Éditions. Après avoir soutenu fidèlement Mallarmé, La Revue blanche accueille Proust, Gide, Claudel, Jarry, Apollinaire qui y débutent, tandis qu’elle édite une nouvelle traduction des Mille et une nuits…» Paul-Henri Bourrelier. Cette revue prend fin en 1903, c’est une année importante qui signe la fin d’une période intellectuelle forte en rencontre amicales et artistiques pour Bonnard qui, à trente ans, va se retrouver seul avec sa campagne Marthe, le couple est souvent en voyage et toujours ensemble. 

    Sa rencontre avec Marthe 

« Comme un peintre, comme un amant, Pierre ne se lasse jamais de regarder le corps ferme et menu, équilibré, hautement désirable de Marthe. Elle devient sa muse, sa reine, sa déesse peut-être. Jeune, sensuelle et lumineuse, elle représente l’image de la femme. Elle s’offre à lui, gracieuse et téméraire. Avec elle il apprend l’amour, la sexualité. Grâce à elle il sort de la rigidité, grâce à lui, elle trouve un équilibre. » Le mystère Marthe Bonnard – Françoise Cloarec –

Pierre Bonnard rencontre Marthe de Méligny, de son vrai nom Maria Boursin, en 1893 lorsqu’il a  26 ans, elle se présente à lui comme orpheline, lui dit qu’elle a 16 ans et qu’elle est de souche aristocratique, ce qui s’avère être un mensonge dont il n’aura connaissance que trente ans après leur rencontre, le jour de leur mariage en 1925. Ils vivent une histoire d’amour passionnelle et il ne se quittent plus, Marthe fut sa compagne jusqu’à sa mort en 1942, mais bien plus qu’une campagne, elle a été pratiquement son unique modèle et la muse qui lui a inspiré tant de tableaux à la sensualité débordante, qui sont aujourd’hui exposés à travers les plus beaux musées du monde.  

En 1896, Pierre Bonnard décide de s’orienter dans une nouvelle voie de composition tout en cultivant cet intimisme qui deviendra sa marque de fabrique. De nombreux modèles féminins prendront vie à travers son pinceau mais Marthe reste son égérie préférée.

L’un des premiers nus peint de Marthe est La Baignade, on la voit près d’un petit pont au bord d’une rivière, un corps gracieux et juvénile, une silhouette élancée à la Tanagra, sans pour autant voir les yeux de cette femme dont il nous livre souvent le corps mais pas les traits. 

En 1900, Pierre Bonnard, illustre Parallèlement, un recueil poétique de Paul Verlaine, illustré de 109 lithographies inspirées du corps de Marthe, notamment dans l’indolente.

 

L’indolente de Pierre Bonnard, un hymne à la volupté

L’indolente (1899) ou femme assoupie sur le lit, est l’un des tableaux les plus célèbres de Bonnard; un tableau contrasté, sombre, passionnel et d’une volupté sans limite. Le titre l’indolente est d’emblée en contradiction avec ce que est peint, la posture du sujet dévoilé est très ouverte, baignant dans la lumière d’une lampe à huile, les mains recouvrent les seins de manière pudique mais le bas du corps, quant à lui, reste entre ouvert suggérant une sexualité affirmée. 

« Les jambes écartées, le ventre exposé, tout met en doute la chasteté du sujet » 

 le pied gauche s’agrippe littéralement à la cuisse droite et une sorte de petit nuage bleu flotte au dessus de la cheville. Le corps de Marthe n’est pas du tout relâché sur un lit majestueux en désordre, un chat caresse l’épaule de la femme dont le visage est à moitié recouvert, Marthe reste mystérieuse même dans sa nudité la plus complète et ce qui semble être une somptueuse chevelure brune déborde du lit comme un long fleuve de volupté. 

Entre les ombres et les contrastes très marqués dans toute la composition, le couple nous dévoile son intimité, Bonnard nous invite au milieu d’une passion vibrante qu’il vit avec Marthe et il nous offre au regard cette femme après l’amour, de manière très suggestive et atemporelle, on voit Marthe sans la connaître vraiment, sans la percer à jour. 

« Silhouette parfaite, elle donne à voir son corps, ses courbes. Toujours invitant aux regards, cachant ses yeux. » 

Ce nu à la connotation érotique est l’un des premiers nus peint par Bonnard et représente un point essentiel dans son parcours qui sera enrichi par la présence de sa campagne, toujours jeune, souvent nue, entrain de se baigner,  entrain de se laver, entrain de lire… elle sera sa Mona Lisa. 

Selon Maurice Denis, collègue de Nabis, Bonnard cherche à insuffler à chaque image «une beauté hors de la nature»  en décrivant ses méthodes, ce dernier affirme vouloir mettre en avant le sujet principal en lui conférant un présence forte et des couleurs au dessus des autres objets. 

Avec ses nus, il peint Marthe comme s’il voulait lui raconter son désir à nouveau, donnant à sa muse une dimension atemporelle qui l’immortalise à ses yeux pour toujours. 

« une oeuvre d’art est un arrêt du temps » Bonnard. 

 

Nue dans le bain, 1936 

« Marthe démembrée ou flottante dans la passivité d’une presque mort est l’héroïne de ses toiles les plus excitantes » écrit Linda Nochlin 

Nue dans le bain, réalisé en 1936, constitue l’une des cinq variations de Marthe dans le bain, le thème fut si cher à Bonnard qu’il finit par installer son atelier dans la salle de bain. On y voit sans cesse Marthe à l’intérieur de ce tube dans lequel elle se prélasse passivement, sans prêter attention à Pierre. Elle s’adonne aux tâches banales de la vie de tous les jours, elle déjeune, s’occupe du chien, prend son bain et pierre l’observe. Il insuffle alors vie et puissance à ces scènes d’intérieur à travers des couleurs éblouissantes et une composition maitrisée, des silhouettes étranges parfois, privilégiant la couleur plutôt que la forme. 

Nue dans le bain est une peinture de Marthe, comme toujours dévêtue, se prélassant dans son bain, sa silhouette est un peu énigmatique, on a l’impression qu’elle se fond dans la peinture. L’iridescence de cette toile est frappante. La multiplication des surfaces réfléchissantes dans une chambre qui laisse entrevoir l’extérieur de manière un peu étrange, des tons chauds et dorés qui enveloppent le visage de Marthe, contrastant avec des tons plus froids, le bleu du sol linoléum en losange, produisent un effet de lenteur sur le temps. On doit se poser devant la toile, regarder un moment avant d’y trouver le sentiment initial, c’est un véritable voyage dans le temps, dans la vie de Bonnard et de sa muse. 

Peindre sa quotidienneté avec Marthe dans des scènes d’intérieur, considérées parfois comme « un concentré de vie bourgeoise passéiste », lui a valu la réputation de « peintre bourgeois et décoratif » Néanmoins, on ne saurait réduire la peinture de Bonnard à une simple représentation de rituels dépassés, ce dernier saisi une sensation à travers sa palette, le temps est souvent figé dans ses toiles car on y voit toujours Marthe avec un corps jeune et ferme même à soixante ans comme si son oeuvre était « un journal illustré dans lequel il garde la mémoire de Marthe » 

Influencé par les impressionnistes, il n’essaye pas pour autant de peindre une réalité à travers un moment fugitif, il recrée plutôt une émotion qui l’a envahi, il puise dans sa mémoire pour peindre une réalité transfigurée de ses souvenirs, tout « Comme Proust, Bonnard est fasciné par la manière dont notre perception du monde est remodelée par la mémoire »

Malgré certaines critiques de Picasso et de ceux qui faisaient la propagande du cubisme comme Apollinaire, voyant en Bonnard un peintre facile d’accès, sans génie ni avant garde, d’autres voient en sa peinture une dimension réflexive, qui mène au questionnement, à travers des sujets anodins, il nous invite à une exploration plus profonde du tableau. 

« Bonnard est un grand peintre pour aujourd’hui et pour demain » Henri Matisse

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